RENCONTRE

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TEMOIGNAGES

Rencontre...avec Bernard Barbier en 2000.

Actuel conseiller technique du Spéléo Secours Français dans le 06 . Co-auteur du livre de topos de canyons : "Les plus beaux canyons méditerranéens"


Photo prise chez Bernard Barbier lors de l'interview...


Comment est née l’idée de faire «le livre» (Les plus beaux canyons mediterraneens- Gap) ?

BB : En fait, Philippe Don et Philippe Dubua, qui sont 2 phénomènes du canyon, m’avait donné pas mal de renseignements sur les vallons de la région, faits ou à faire. Bernard Ranc, avec qui je faisais beaucoup de sorties m’a un jour proposé de compiler toutes nos infos dans un livre. J’ai un tempérament plutôt fonceur, alors j’ai accepté, sans me rendre compte du boulot qui nous attendait !

Comment avez vous travaillé, avec Bernard Ranc, pour l’élaboration du livre ?

BB : En deux ans et demi, nous avons fait plus de 100 sorties, la plupart d’entre-elles l’hiver ! A la fin, nous faisions 3 sorties par semaine, pour rendre le livre dans les délais. Epuisant, et parfois galère ! Sur le terrain, Bernard notait tout, et c’est lui qui a fait les synoptiques. J’ai ensuite modifié quelques fiches, pour qu’elles soient plus lisibles, puis avec mon père, nous avons saisi les 71 fiches que nous avons ensuite proposées à un comité de lecture. Composé de collègues enseignants qui ne connaissaient pas l’activité, ce comité nous a aidé à peaufiner les fiches au niveau de leur lecture et de leur compréhension. A l’époque la grande difficulté a aussi été de trouver un éditeur. Après quelque temps, les éditions GAP ont accepté le projet. Par principe, nous avons fait tous les canyons du livre ; il était hors de question pour nous de publier un truc que nous n’avions pas fait. Certains nous ont coûté très cher car il a fallu y retourner plusieurs fois. La Bendola a certainement été le plus gros morceau. Je crois que pendant les six mois qui ont suivi, je n’ai plus mis de combi…

Dix ans après, comment le perçois-tu ? S’il était à refaire aujourd’hui, que changerais-tu ?

BB : D’après les échos, les gens le trouvent fiable même si parfois il pèche un peu par excès d’enthousiasme. A refaire, je le sortirai en format plus grand (A4) avec encore plus de photos, toutes en couleurs. Je rajouterai des canyons que j’ai découverts plus tard, de véritables bijoux, et j’en enlèverai certains. Le bouquin s’est finalement vendu à environ 4000 exemplaires, ce qui constitue un record en France pour un livre consacré au canyoning. Un tome 2 était à l’étude, mais les histoires de conflits avec les pêcheurs, les propriétaires de terrains privés, les usagers de l’eau devenaient de plus en plus difficile à gérer. Il y a aussi eu la parution à la même époque des topos gratuits du Conseil Général qui ont inondé le marché. On a abandonné l’idée. Le problème du topo-guide, c’est que ça demande un temps fou, une énergie considérable, et que ça ne rapporte rien. Tu le fais vraiment pour ton plaisir, et pour une poignée de passionnés. Mais c’est sans regrets.

Quels sont ton plus beau et ton plus mauvais souvenir en canyon ?

BB : Le plus beau est sans doute le vallon de Thierry. J’étais avec Jean-François Fiorina, le temps était magnifique et du haut de la cascade de 150 mètres on voyait la mer. Cette cascade est la suite du vallon de l’Arsilane, qui est déjà à lui seul exceptionnel. En plus c’était le dernier vallon à descendre pour boucler le livre, l’apothéose. Le plus mauvais ? Il y en a. Mais je crois que c’est quand même toutes les sorties que j’ai dû faire l’hiver : nager dans l’eau à 0°, progresser dans la neige, la glace, descendre sur des cordes gelées, manipuler les cordes et le matos sans plus sentir ses doigts. Abominable.

Continues-tu à chercher et à explorer des vallons ?

BB : Oui à l’occasion, mais c’est vrai que je n’en fais plus ma priorité. Je pense qu’on a quand même beaucoup écumé notre secteur même si je n’ai pas encore fait tout ce que je connais… J’ai manqué une très belle ouverture l’an dernier, dans les Alpes de Haute Provence, un canyon qui vaut largement le Four. C’est vrai que ça c’est un regret.

Quel est aujourd’hui ton action au sein de la F. F S. ?

BB : Depuis la parution du livre, je me consacre plus à la formation des futurs moniteurs canyon. Cela m’a permis d’aller en Guadeloupe pour y former des gens. Je fais également de l’encadrement, pour mon plaisir. La recherche et l’exploration des canyons n’est plus une priorité pour moi, et je n’en fais plus à outrance ! Aujourd’hui je suis revenu à la spéléo. A la différence du canyon, c’est qu’en spéléo on peut trouver une Bendola demain. Le monde souterrain est loin d’avoir livré tous ses secrets, et c’est ce qui me fait rêver.

Quelle était l’image du canyoning à tes débuts, et quelles ont été les principales évolutions techniques et matérielles depuis 20-25 ans ?

BB : Je crois que ce qui a vraiment changé, c’est la manière d’appréhender l’activité. Aujourd’hui, il y a des topos, des techniques connues, des vidéos, des manuels, des moniteurs, des instructeurs. Il y a 20 ans, il n’y avait rien de tout ça, c’était l’aventure, la vraie. On se faisait peur car on ne savait pas faire, et on ne savait pas ce qu’on allait trouver au fond des vallons. Les ouvreurs de la Maglia, en arrivant devant la grotte, ont cru qu’ils étaient bloqués face à un siphon. Dans le vallon du Crep, je suis parti avec une corde de 200 mètres, et la plus grande cascade faisait 12 mètres. Inversement, le jour où l’on a ouvert le vallon de Saint Martin, on avait une corde de 80 mètres (+ 2 fois 40), et on est tombé sur une cascade de 100 mètres. Aujourd’hui, l’activité est épurée, aseptisée, et de plus en plus responsabilisée, réglementée, ce qui n’est pas une mauvaise chose d’ailleurs. L’activité a donc été «socialisée», et n’a plus ce côté marginal. Le côté rêve existe toujours. Il suffit d’aller en Slovénie, à 600 kilomètres d’ici, il y a des centaines de canyons à ouvrir. En ce qui concerne la technique, je dirai qu’elle est fiable à 80 %. Nous sommes arrivés actuellement à un bon compromis au niveau de la progression sur cordes, et le descendeur «huit» classique répond assez bien à nos besoins. Les tentatives de descendeur spécifique n’ont pas fait pour l’instant l’unanimité. Le manuel canyon de l’E. F. C. est fiable, et je pense personnellement que c’est le meilleur. Il y a certes encore des choses à améliorer, mais je crois que globalement, l’activité a trouvé son rythme de croisière.

Quelle a été l’évolution du canyoning, précisément dans les Alpes Maritimes ?

BB : De toute la France, le département des Alpes Maritimes est le plus riche en canyons. Tant en quantité qu’en qualité. Il y a des records d’affluence l’été, avec des week-end à plus de 300 personnes dans certains canyons. Evidemment, la courbe des accidents a suivi, et ils ont augmenté de façon exponentielle. De 10 accidents en 15 ans (1970-1985), on est passé à 70 accidents par an, en 2001. Le canyoning est donc devenu une activité de masse, qui se concentre sur une petite dizaine de canyons (sur les 300 que compte le département). Tous ont le même profil : petites marches d’approche et de retour, petites verticales, et surtout très ludiques (sauts, toboggans). Amen et le Raton sont les 2 exceptions, avec les accidents que l’on sait. Les guides de montagne se sont engouffrés dans le créneau du canyoning, car il est clair que c’est plus facile et plus lucratif que les courses en montagne. Il y a aussi une activité régulière de pratiquants qui aiment le canyoning, que nous avons formés, et qui font 20 ou 30 canyons, principalement l’été (500 moniteurs formés par la F. F. S. depuis 1989). Bien sûr la marginalité existe toujours, et il y a quelques passionnés qui vont faire des ravins perdus à trois heures de marche, pour se faire plaisir dans quatre cascades.

Pourquoi le Conseil Général des Alpes Maritimes s’est-il investi dans l’activité, et sous l’influence de qui ?

BB : Le Conseil Général des Alpes Maritimes a eu la volonté politique de développer l’activité touristique dans l’arrière pays. Jacques Audibert, responsable de la montagne, et Pierre Tardieu, guide de haute montagne, ont misé sur les «sports de pleine nature» pour y arriver : randonnée pédestre, VTT, raquettes à neige et canyoning. Il y a donc eu une volonté sérieuse et efficace pour faire connaître les canyons, les équiper, les sécuriser, les nettoyer, créer et améliorer les infrastructures pour accueillir la masse des pratiquants (brochures-topos, parkings, balisages, panneaux d’information). Tout cela leur a coûté très cher, mais les résultats sont là, et nous sommes (dans le 06) leader dans ce domaine, et d’autres départements commencent à faire de même (AHP). J’ai moi-même prêché la bonne parole là-bas. Je pense que c’est la Maglia qui a été le facteur déclencheur, et le maire (de l’époque) de Breil sur Roya, s’est beaucoup investi et s’est donné bien du mal pour faire avancer les choses, et pour que tout le monde y trouve son compte. C’est vrai que si le canyon avait été perdu dans la montagne, je ne pense pas qu’on se serait donné tant de mal pour 4 pelés et 2 tondus.

Comment a évolué le partage de l’activité entre les 3 fédérations ?

BB : Aie ! C’est un sujet épineux. L’activité canyoning n’appartenait à personne jusqu’y-il a quatre ans, date à laquelle la délégation a été donnée à la F. F. M. E. En effet, lors de l’assemblée générale nationale de la F. F. S. à Mandelieu, il y a eu des tensions très fortes entre les spéléos, qui ont finalement refusé la délégation, car ils n’ont pas voulu que des milliers de canyoneurs (consommateurs de rivières, nombreux accidents) viennent se fédérer, et «noyer» les 6000 spéléos fédérés. L’Etat a donc donné la délégation à la fédération de montagne, car la F. F. M. E. avait aussi en place un réseau de conseillers techniques montagne. Les structures étaient donc déjà en place. Il est clair aussi que le poids des guides de montagne a pesé lourd dans la balance et a été déterminant. Egalement, certains hommes politiques impliqués et intéressés par la montagne ont poussé dans ce sens. Les spéléos qui font de la formation depuis 1989 en font toujours autant, en quantité et en qualité. 2002 sera une année décisive car la délégation est remise à plat, et si elle est reconduite à la montagne, je crains que la commission canyon de la F. F. S. s’essouffle, car tout ce travail fédéral et bénévole souffre d’un manque de reconnaissance.

La sur-fréquentation de certaines clues a-t-elle eu une réelle influence écologique sur elles ?

BB : La F. F. S. est la seule (encore une fois) a avoir fait réaliser une étude sérieuse sur l’impact de l’activité canyoning sur le milieu (étude réalisée dans le canyon du Llech). Dans les grandes lignes, les conclusions sont que lorsque l’on marche sur les gravières ou les sablières du fond de la rivière, il y a un impact négatif (destruction des micros-organismes qui font la chaîne alimentaire de la rivière). Par contre, quand on descend les cascades, que l’on marche sur les rochers ou que l’on nage, il n’y a aucun impact. Il y a aussi le problème pour les animaux qui vivent à la périphérie du canyon (petits mammifères, oiseaux, chauves-souris). Je pense qu’on les perturbe certainement en passant, mais dans la mesure où on ne leur jette pas de pierres, l’impact n’est pas très sérieux. Dans les canyons très fréquentés (Loup, Maglia), c’est vrai qu’il n’y a plus rien à l’endroit où les gens passent (canyoneurs, mais aussi pêcheurs, baigneurs, promeneurs). Il y a des sentiers qui se sont créés sur les côtés de la rivière, car les gens ne marchent pas dans l’eau lorsque ce n’est pas nécessaire (c’est fatigant et pas marrant). Il n’y a donc pas d’impact négatif. Lorsque l’on marche sur les rochers immergés, il n’y a pas non plus d’impact négatif. Quant aux sorties de bassins, les gens sortent tous au même endroit (au plus facile), et donc la majorité des gravières du bassin est préservée. Pour preuve, il y a encore beaucoup de truites dans la Maglia, ce qui veut dire que la chaîne alimentaire est respectée. Et ces truites vivent au milieu des canyoneurs.

Quel avenir pour l’activité au niveau fédéral, mais aussi en ce qui concerne la pratique de masse ?

BB : Comme je l’ai dit plus haut, 2002 sera décisive pour la délégation. Sans vouloir remplacer Mme Soleil, je pense que l’activité de masse va se tasser avec les années. Pendant 10 ans, l’activité a été exponentielle, car c’était nouveau. Les professionnels se rendent compte qu’il y a moins de demande, et que plus de gens pratiquent par eux-même. Il y aura certes toujours une demande ponctuelle de gens qui vont faire un canyon comme ils vont faire un saut à l’élastique, ou du parachute ascensionnel (et sensationnel), et que cela se concentrera sur quelques canyons. Il n’y aura jamais de monde dans le vallon de la Valette, où il faut marcher 4 heures pour y aller et 2 heures pour en revenir. Et c’est tant mieux.

L’idée d’un Brevet d’Etat spécifique canyon a-t-elle évoluée ?

BB : Je pense déjà que la F. F. S. a manqué le créneau à l’époque, et que l’on aurait dû donner l’équivalence du brevet d’Etat canyon aux instructeurs qui formaient les moniteurs fédéraux de canyoning. Qu’on leur donne sous certaines conditions bien sûr (obtention du tronc commun), mais la partie spécifique canyon, ils l’avaient déjà. Ils étaient bons et ils le méritaient, mais la fédération n’a pas saisi l’importance de la chose. Pour l’avenir, cela dépendra d’abord du président de la commission, et de ce qui remontera des adhérents. Au niveau de la F. F. S., nous sommes foncièrement fédéraux, et les spéléos ne se sentent pas vraiment intéressés par ces problèmes de brevet d’Etat. Ce qui les intéresse, c’est l’activité elle-même, c’est former des pratiquants, que cette activité se fasse de manière intelligente, et qu’on arrête de se faire mal à tout va. Si on a la délégation, je ne crois pas qu’on touchera à ce problème de brevet d’Etat. D’un autre côté (F. F. M. E.), je ne crois pas non plus que les guides de montagne soient prêts à lâcher quoi que ce soit, pour que les choses en place actuellement soient modifiées.

Les interdictions (AHP, Lozère, Verdon, Jura) risquent-elles de se généraliser ?

BB : A mon avis, une mauvaise réglementation vaut mieux qu’une bonne interdiction. On ne peut plus fonctionner dans un système de libertés, et ceux qui pensent le contraire se trompent. L’arrêté préfectoral des Alpes Maritimes, sur lequel j’ai énormément travaillé avec l’appui d’un inspecteur de Jeunesse et Sports ne nous contraint pas tellement. Il y a quelques canyons interdits (hélas le Pelat), mais qui ne sont pas des canyons majeurs. Tous les vallons qui ne coulent pas toute l’année sont libres d’accès. D’autres sont partagés un jour sur deux avec les pêcheurs. Ce n’est pas le problème sécuritaire qui a été prioritaire, mais c’est le partage du secteur qui a primé. Il a donc fallu partager les rivières qui sont pêchées et canyonées.

Où en sont les interdictions de parcourir les canyons situés dans le Parc National du Mercantour ?

BB : Quand nous avons écrit le livre avec Bernard Ranc, nous étions allés voir les responsables du parc, et nous leur avions demandé d’autoriser les 4 canyons situés dans le parc. Nous n’avons pas pu les obtenir, car ils (les responsables) souhaitaient que cela reste un espace vierge, où personne ne mette les pieds. Il y en avait surtout un d’intéressant, le ravin du Pelat, qui a été déséquipé depuis, et qui n’est plus fréquenté du tout. Il faudrait à mon avis, recontacter les responsables du parc qui sont des gens ouverts. Si on leur propose un truc qui tient la route sur ces 3 ou 4 canyons concernés, ce serait vraiment bien qu’ils les autorisent de nouveau. Maintenant, c’est vrai que ça touche une poignée de personnes, et va-t-on être crédibles pour 4 pelés qui vont aller faire le Pelat pour leur plaisir. S’il y avait la Maglia dans le parc, je pense que là, il y aurait eu d’autres personnes qui se seraient bougées.

Quelles sont les régions où l’on peut encore espérer découvrir des canyons intéressants ?

BB : C’est une bonne question. En Slovénie, il y a tout à faire et c’est magnifique ! En Italie, il y a également pas mal de choses à découvrir. Il y a aussi les Hautes Alpes, en Savoie ainsi que dans les Alpes de Haute Provence : c’est un secteur où il y a beaucoup de montagnes, mais les incursions que j’y ai fait m’ont un peu déçues, car la roche n’a pas les qualités suffisantes pour faire de beaux canyons. C’est vrai aussi que je n’ai pas beaucoup cherché, et il doit y avoir encore beaucoup de choses à voir, même si ce sont des choses secondaires. Les canyons aquatiques nouveaux et beaux, je pense qu’il y en a peu, car là où il y a de l’eau, cela se voit, cela se sait, et les gens y sont allés. Dans les Alpes Maritimes, je pense qu’il n’y a plus grand chose (rires). Je ne crois pas qu’il y ait des Maglia qui traînent, même s’il y a encore des trucs sympas à faire. Dans la Tinée par exemple (que je ne connais pas bien), il y a des choses assez difficiles, risquées, et qui ne sont pas des terrains de jeux, mais des parcours vraiment d’aventure (aventure aventure). Y a-t-il une demande de nouveaux topos par la masse pratiquante ? BB : Je ne pense pas. Le besoin est actuellement bien couvert. Il y a quand même un nouveau topo qui vient de sortir, avec 30 canyons (Alpes Maritimes + Italie), dont quelques reprises. Je dirai que globalement, le besoin est satisfait.

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