LE LLECH

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LE CANYONING DANS LE LIECH
ou la difficulté d'accueillir la subjectivité

Si les cascades de Las Fous dans les Pyrénées-Orientales font des heureux parmi
les adeptes du canyoning, ce n'est pas le cas des propriétaires des lieux,
ni des habitants du village d'Estoher où finit la course folle des canyonistes.
Une bataille s'engage donc sur le front du respect de la propriété, de la sécurité
et de la protection du patrimoine biologique de la rivière.
Qui saura avoir les bons arguments ?
Gaudérique a soulevé un encombrant mais intéressant problème. Il est le propriétaire
d'un morceau du versant nord du Canigou.
Sa propriété inclut les cascades de la Fous (en français : des Fosses ),
qui constitue la partie aval d'une impressionnante gorge ou coulent
en cascade les eaux de la rivière Llech. La partie amont de ce canyon
est situé en forêt domainiale du Canigou (9 219 hectares). Jusqu'aux années
90, seuls quelques intrépides pêcheurs s'aventuraient dans une petite partie
de la gorge. Et puis la mode du canyoning, une politique locale en faveur
des sports d'eaux vives, l'amélioration de la desserte routière de la forêt
domainiale du Canigou et l'ouverture par l'ONF d'un sentier pour faciliter
et surtout canaliser l'accès au canyon ont rapidement conduit à une fréquentation
exponentielle. Le record fut atteint en été 94 avec plus de 7000 descentes.
Certains jours , plus de 500 personnes ont descendus la gorge. Et elle le
mérite en effet. Sur un parcours d'environ 1 km à très fort dénivellé, on
évolue dans un gneiss magnifique et séparé par des cascades ou des goulottes
inclinées. On saute de 2 à 9m dans une eau glaciale et cristalline, l'on glisse le
long d'impressionnants toboggans inclinés à 50°, et l'on descend 2 ou 3 cascades
de 14m par des rappels de corde. Les anneaux d'ancrage ont été solidement
scellés à la roche par la Gendarmerie Nationale. Cette descente sans grandes
subtilités techniques dure 3 à 4 heures et se révèle des plus amusantes.


Un sentiment d'envahissement

Mais cela n'amuse pas du tout le propriétaire. Pour rien au monde il ne voudrait
priver les vrais sportifs de leur plaisir du dimanche, mais il n'admet pas le principe
que des entreprises à but lucratif guident des hordes de visiteurs au travers de
" son " canyon.
À aucun prix il ne veut concéder le droit de passage. D'autre part, le tout petit
village d'Estoher, auquel on aboutit au terme de la descente, ressent un vif
sentiment d'envahissement sous le nombre d'automobiles,d'autobus et de grenouilles
humaines promptes à ôter sans discrétion leur combinaison Néoprène sur la place
principale, à se laisser tenter par deux abricots bien murs au verger le plus proche,
et à abandonner plus d'immondices dans les haies que de dons au tronc de l'église.
Alors, pour freiner ce flux sympathique mais vecteur de nuisances, il s'ensuit une
interminable bataille juridico-médiatique n'épargnant pas l'Office National des Forêts.

Le respect de la propriété et de la sécurité


La bataille s'engage sur plusieurs fronts.
D'abord le respect de la propriété privée: le 17/17/94, 450 personnes apprennent
de l'huissier en embuscade à la dernière vasque qu'ils sont en infraction. Bien que
rien n'indique la limite entre le terrain domanial et le terrain privé, l'ONF fait presque
figure d'accusé, un peu comme un propriétaire négligeant qui laisserait proliférer
des animaux malfaisants sur son fonds serait accusé par son voisin.
Ensuite on invoque la sécurité: c'est que plus de 20 blessés ont été hélitreuillés hors
du canyon en 94.
Des arrêtés préfectoraux réglementent l'équipement obligatoire, la saison de
canyoning ( du 1/06 au 15/10),
la taille maximum de groupes (8 à 10 personnes) et fixent un quota maximum de
120 personnes par jour.
Le chef du service départemental de l'ONF fait partie de la liste de 14 chefs de
services qui doivent veiller à l'exécution des arrêtés, ce qui n'est pas facile.
Espèces protégées, préserver leur quiétude
Enfin, on argumente que l'accueil d'un tel flux de canyonistes conduit à la
dégradation du patrimoine biologique de la rivière. La gestion durable de la forêt
domaniale doit-elle être corrigée sur ce point ? C'est ce qu'il faut apprécier à
l'analyse des arguments présentés.
Quels sont-ils ? D'abord, l'association locale locataire des droits de pêche accuse
le canyoning d'empêcher la fraye des grosses truites qui sont dans les vasques du
canyon, d'empêcher la dévalaison des truitelles introduites en amont, et de polluer
l'eau. Ensuite,une association nationale de défense des rivières à salmonidés,
particulièrement pugnace, met en avant l'impact négatif sur deux espèces protégées :
l'euprocte des Pyrénées (Euproctus asper), amphibien endémique de la chaîne
pyrénéenne, et le desman des Pyrénées (Galemys pyrenaicus).
Avant la "bataille", on savait bien les 2 espèces présentes mais rares sur le cours
supérieur et débonnaire du Llech, mais rien n'indiquait qu'elles le fussent aussi
dans les Gorges.
La présence de l'euprocce y fut dûment constatée par huissier, et deux étudiantes
effectuant une étude d'impact du canyoning pour le compte de la Fédération
française de spéléologie eurent le plaisir d'observer un desman nageant dans l'une
des marmites de géant. L'affaire eut un fort retentissement, jusqu'à Paris.
Le ministère de l'Environnement et la Direction générale de l'ONF furent alarmés
par le risque de dérangement de cette espèce emblématique des eaux sauvages.
Il convenait sans plus tarder de recueillir des avis compétents.

L'Avis des experts conclut au non lieu


Plusieurs études destinées à évaluer l'impact du canyoning donc commanditées par
les divers partenaires, notamment l'ONF.
Comme les cascades de Las Fous alimentent la nappe phréatique d'où le village
d'Estoher tire son eau potable, on craint que les inévitables déjections des
canyonistes ne polluent l'eau.
Les analyses réalisées par le Laboratoire départemental agréé par le ministère de
la Santé conclut que la qualité chimique ne varie pas le log de la gorge et est
excellente (" apte à la fraye des salmonidés ")
Un spécialiste du desman constate qu'il habite tout le cours supérieur
(cependant, aucun indice de présence ne peut y être trouvé lors d'une journée
de formation des agents ONF), et conclut que le canyon lui-même " ne présente
pas les conditions optimales pour l'espèce ".
Il fait un premier inventaire des invertébrés benthiques et rhéophiles dont
se nourrissent les desmans, les truites et les euproctes, et le traduit en
Indice Biologique de Qualité Générale ". Une prolongation de cette étude
vise à la mise en place d'un protocole de suivi routinier de la qualité des
eaux. Un professeur d'ichtyologie brièvement consulté affirme que les fosses
profondes sont inadaptées à la fraye des truites, que l'éventuelle fréquentation
de la gorge ne change rien au fait qu'une telle succession de cascades est peu
franchissable par les poissons, et émet l'hypothèse que les alevinages en amont
colportent un fort risque de prédation de la fraye des euproctes.
La mission "Faune de montagne " de l'ONF explore le canton et fait la
synthèse bibliographique nécessaire a l'évaluation objective de l'impact du
canyoning sur le patrimoine naturel. Elle conclut que les perturbations.
apportées par les visiteurs au monde très minéral du fond du canyon sont
sans commune mesure avec l'effet abrasif des crues de fonte de neige
ou même du moindre orage d'été. Le canyoning ne modifie pas sensiblement
le fonctionnement d'un écosystème en perpétuel rajeunissement. Comme souvent
la question de l'impact sur les espèces protégées ou emblématiques n'est
qu'un alibi à la mode pour masquer de simples conflits d'usages ou des conceptions

divergentes du bon usage de la nature.

Intégrer des notions socio-écologiques


Fi donc des faux prétextes avancés, le plus souvent d'ailleurs en toute bonne foi,
par les divers interlocuteurs! Ce qu'il faut au gestionnaire d'une forêt où l'accueil
du public est une fonction importante, c'est une méthode et un esprit d'intégration
des faits scientifiquement établis et de la subjectivité des divers publics accueillis.
L'instruction 97 T 35, diffusée par l'ONF le 16 juillet 1997, donne au gestionnaire
La réponse immédiate adaptée a un grand nombre de cas de figure.
Mais il me semble qu'il reste à définir et a se familiariser avec des concepts socio
-écologiques intégrateurs. En voici un échantillon, en usage au Parc naturel de la
Sierra et des canyons de Guaira, en Aragon (40 000 canyonistes/an)-
La capacité d'accueil - écologique " est dépassée quand le nombre et le comportement
des visiteurs sont tels que les agressions qu'ils causent inévitablement au milieu sont
plus intenses que les perturbations naturelles et habituelles (crues ... ) et donc ne
peuvent pas être compensées par les facultés de cicatrisation de l'écosystème,
tel qu'il s'était organisé en l'absence de l'impact du canyoning. À l'évidence, elle
n'est pas dépassée dans le canyon du Llech.
La capacité d'accueil " récréative " caractérise le flux maximum de visiteurs au-delà
duquel la qualité esthétique du lieu visité est perçue comme détériorée de façon
irréversible (prolifération des équipements, des sentiers, absence de vie sauvage,
ordures, etc.). Indépendamment de la gravité de ces agressions pour le patrimoine
naturel, Personne ne s'est plaint de dégradation esthétique du site du Llech.
Il faut même souligner le comportement exemplaire des canyonistes pour laisser
le canyon lui-même propre.
La capacité d'accueil " sociale >, est relative à la sensation de promiscuité entre les
visiteurs. Au-delà d'un certain seuil et style de fréquentation, l'expérience récréative
espérée par les visiteurs est déçue, indépendamment de la qualité esthétique ou
sportive du lieu visité. Cette capacité a été largement dépassée au Lliech : en 1994,
20 % des pratiquants ont déclaré avoir eu des altercations avec d'autres canyonistes
en cours de descente.
En conséquence, la mode est passée d'elle-même, les entreprises à but lucratif ne
sévissent plus dans le canyon du Llech.,Certes, il reste très fréquenté, mais à un
niveau qui ne pose plus de problèmes aigus. Alors le bataille s'est calmée. Quelques
mesures de bons sens et une signalétique explicite prévues par le nouvel aménagement
de la forêt domaniale du Canigou paraissent satisfaire les divers interlocuteurs.
Il nous a paru illustratif d'exposer ce cas dont la symbolique est clair : tout comme
les parois rondes et usées de gneiss compact canalisent les eaux turbulentes du Llech,
la mission du forestier est de contenir en douceur le flux du public dans le chenal de
ce qui est durablement acceptable par la Nature
et la société.


Claude BERDUCOU
Mission " Faune et Montagne " (DTCI)

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